Il y a des débats qui nourrissent une nation, et il y a des débats qui l’affament. Depuis des mois, le Sénégal s’écharpe savamment sur la primogéniture politique : qui, de Pastef ou de la mouvance Kiiraay, tient réellement les rênes du pouvoir ? Un duel de préséance digne d’une cour royale, pendant que dans les marchés, un autre pouvoir s’installe sans opposition : celui du kilo de viande à 5 500 francs.
Car pendant que les héritiers du sérère et les gardiens du sopi rhétorique se disputent le titre de mandataire légitime du peuple, ce même peuple, lui, négocie désormais son bœuf comme on négocie une dot. Le mouton reste debout, fier, inaccessible. La vache est devenue une notable qu’on ne fréquente plus qu’aux grandes occasions — baptêmes, Tabaski, ou par nostalgie du bon vieux temps où « diaboussère » ne rimait pas encore avec ruine.
Les familles polygames, ces micro-républiques où l’on compte les bouches comme d’autres comptent les voix, ont tranché sans attendre de sommet interministériel : place au poisson. Le thiof, jadis roi détrôné par la surpêche, retrouve un semblant de couronne — celle, ironique, de dernier recours abordable. Il faut voir dans ce glissement culinaire une véritable économie de la débrouille, un pragmatisme qu’aucun programme de « souveraineté alimentaire » n’avait anticipé avec autant d’efficacité que la ménagère de Yeumbeul.
Et le plus cocasse dans cette comédie du réel, c’est le silence. Ce silence si bruyant des deux camps qui, hier encore, se réclamaient chacun être la voix authentique du citoyen. Le mandataire du peuple et son représentant se regardent en chiens de faïence pendant que le peuple, lui, regarde sa gamelle rétrécir. On aurait pu croire que la cherté de la viande, sujet éminemment populaire s’il en est, ferait l’unanimité d’une indignation partagée. Que nenni. Il semblerait que l’os à ronger, en ce moment, ce soit d’abord celui du pouvoir — le reste attendra.
C’est là, sans doute, le plat amer que les Sénégalais ont commandé en 2024, pour reprendre l’expression du président Diomaye lui-même. Un menu promis copieux, servi aujourd’hui en portion congrue. La viande de bœuf, autrefois modeste totem de la table familiale, est en passe de rejoindre le club fermé des produits de luxe, aux côtés du saumon norvégien et du bon sens politique — tous deux, eux aussi, denrées rares sous nos cieux.
Alors on rit, jaune comme la mangue verte du Cayor, en attendant que quelqu’un, dans un camp ou dans l’autre, daigne se souvenir que gouverner, ce n’est pas seulement compter les députés. C’est aussi, parfois, compter les grammes de viande dans la marmite.














