Il arrive un moment dans la vie d’une nation où les querelles de personnes doivent impérativement céder la place à l’intérêt supérieur de la République. Le Sénégal semble malheureusement s’éloigner de cette exigence fondamentale, au regard de la crise politique qui oppose désormais le président de la République, Bassirou Diomaye Diakhar Faye, à une partie de ses anciens compagnons, notamment les responsables de Pastef conduits par Ousmane Sonko.
Depuis son accession à la magistrature suprême, le chef de l’État a été confronté à des attitudes et à des prises de position de certains responsables politiques qui ont parfois donné le sentiment de contester son autorité, comme si son élection à la présidence de la République ne suffisait pas à lui conférer toute la légitimité et le respect dus à la première institution du pays.
Le reproche qui lui était implicitement fait semblait tenir à une considération politique particulièrement regrettable : Bassirou Diomaye Faye devait son accession au pouvoir à Ousmane Sonko et devait, par conséquent, lui rester politiquement redevable.
Mais dans une République, le président élu n’est le subordonné encore moins le vassal de personne. Il est le dépositaire de la souveraineté populaire et le garant du fonctionnement régulier des institutions. La loyauté politique ne saurait se substituer à la légitimité constitutionnelle.
Aujourd’hui, après la rupture politique entre les deux hommes et la recomposition du paysage présidentiel autour de la naissance de KIIRAAY, les tensions semblent avoir franchi un nouveau palier.
Le rejet, le mardi 3 novembre 2026, du projet de loi de finances rectificative par l’Assemblée nationale, à la suite de l’adoption d’une question préalable portée par le député Amadou Ba de Pastef, constitue un épisode particulièrement préoccupant. Le texte a été écarté sans examen au fond, alors même que la loi de finances initiale 2026 avait été adoptée par une large majorité parlementaire en novembre 2025 sans débat.
Certes, le contrôle parlementaire est une prérogative démocratique incontestable. Les députés ont le droit d’interroger le Gouvernement sur ses choix budgétaires et d’exiger toutes les garanties de transparence. Mais comment ne pas s’interroger sur la cohérence politique d’une majorité qui adopte un budget initial et bloque ensuite le collectif budgétaire destiné à réajuster les prévisions financières de l’État ? Les arguments relatifs à la sincérité budgétaire méritent un débat sérieux. Encore que l’expression est né seulement ce même 3 novembre lors de l’intervention du député Pastef Amadou BA. Alors, il aurait fallu permettre un véritable examen de fond plutôt que de fermer la porte à la délibération.
Quoi qu’il en soit, les conséquences de cette confrontation provoquée dépassent largement les rivalités entre responsables politiques. Elles touchent à la crédibilité de l’État, à la confiance des partenaires financiers, aux engagements économiques du Sénégal et, surtout, aux conditions de vie des populations. Je pense déjà aux milliers de familles vulnérables bénéficiaires des bourses familiales qui vont devoir reprendre leur mal en patience. Le peuple sénégalais ne peut pas devenir l’otage d’une guerre de positionnement entre anciens camarades d’un parti politique.
Plus inquiétant encore, cette crise intervient dans un contexte où le Sénégal accueille les Jeux olympiques de la jeunesse Dakar 2026. La cérémonie d’ouverture du 31 octobre a constitué un rendez-vous historique et une formidable vitrine du génie artistique, culturel et organisationnel sénégalais. Pour la première fois, l’Afrique accueille cet événement olympique. Cette réussite appartient à toute la nation, au-delà des appartenances politiques. Elle mérite d’être protégée de toute tentative de récupération ou de sabotage politique.
Au fond, une question essentielle mérite d’être posée : à quoi sert le pouvoir si son exercice devient un instrument de règlement de comptes ? Le Sénégal a besoin de justice, de transparence et de reddition des comptes, mais certainement pas d’une politique permanente de revanche. Les accusations de trahison adressées au président de la République, au motif qu’il aurait pris ses distances avec ses anciens compagnons, ne sauraient constituer un argument pour fragiliser les institutions. Aucun parti politique, aucune coalition et aucun leader ne peut prétendre incarner à lui seul la République.
C’est précisément dans cette perspective que le président Bassirou Diomaye Faye doit désormais prendre toutes ses responsabilités. Il lui appartient de sortir définitivement de l’ambiguïté politique, d’affirmer pleinement son autorité présidentielle et de se détacher des pesanteurs partisanes qui entravent son action. Il ne s’agit pas de déclarer une guerre à Pastef, encore moins de fermer la porte au dialogue. Il s’agit de rappeler une évidence : le Sénégal est plus grand que Pastef, plus grand que KIIRAAY et infiniment plus grand que les ambitions individuelles.
Le chef de l’État doit également donner à son parti KIIRAAY une identité politique claire, une autonomie réelle et une ligne de conduite suffisamment lisible pour rassurer tous ceux qui souhaitent rejoindre sa dynamique. Car nombreux sont les compatriotes qui manifestent un intérêt pour cette nouvelle formation, mais hésitent encore à s’engager. Leur interrogation est simple : comment faire confiance à une nouvelle maison politique si son fondateur semble toujours ménager ceux dont il s’est pourtant politiquement séparé ?
KIIRAAY ne doit pas être perçu comme une simple extension de Pastef, ni comme une structure condamnée à vivre dans l’ombre de ses anciens alliés. Il doit incarner une nouvelle ambition républicaine, fondée sur le rassemblement, le respect des institutions, la compétence, l’éthique et la primauté de l’intérêt national.
Monsieur le Président de la République, le temps des hésitations doit prendre fin. Vous avez été élu par le peuple sénégalais, vous exercez la plus haute fonction de notre République et vous avez, à ce titre, une responsabilité historique. Il vous revient de gouverner, d’arbitrer, de décider et d’assumer pleinement les choix qui engagent l’avenir du pays.
L’histoire ne retiendra pas les querelles entre anciens compagnons de lutte, mais ce que chacun aura fait pour préserver la République et améliorer le quotidien des Sénégalais.
Le Sénégal n’a pas besoin d’une revanche politique. Il a besoin d’une vision, d’une autorité assumée et d’un leadership capable de placer définitivement la patrie au-dessus des partis et des personnes.
Oui, LA PATRIE D’ABORD
Mamadou Biguine Gueye
Journaliste écrivain













