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CAN, ferveur nationale et pression quotidienne

by Pape Ibrahima Ndiaye
18 janvier 2026
in Actualités, Football, International, Sports
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CAN, ferveur nationale et pression quotidienne

Le Sénégal jubile.

Et le Sénégal paie.

Porté par l’épopée des Lions de la Teranga jusqu’à la finale de la Coupe d’Afrique des Nations, le pays vibre à l’unisson. Les discours officiels exaltent l’unité nationale, la fierté collective et l’illusion réconfortante d’un destin commun. Les drapeaux envahissent les rues, les klaxons résonnent, et, l’espace de quelques jours, la ferveur sportive semble reléguer au second plan les angoisses économiques.

Mais lorsque l’euphorie s’estompe, la réalité reprend ses droits. Une réalité qui ne se mesure ni en buts ni en trophées, mais en frais de transaction, en marges qui se réduisent et en choix contraints, opérés quotidiennement dans les foyers, les marchés et les villages du pays.

La taxation des transactions de mobile money a profondément modifié le quotidien économique de millions de Sénégalais. Elle soulève une question centrale, aussi légitime qu’inconfortable : le redressement des finances publiques peut-il se faire au prix d’une pression accrue sur celles et ceux qui portent déjà l’essentiel du fardeau économique ?

Quand l’impératif budgétaire rencontre la vie réelle

Du point de vue de l’État, l’argumentaire est clair. Comme de nombreux pays africains, le Sénégal doit renforcer ses ressources internes, maîtriser ses déficits et financer son développement sans recourir excessivement à l’endettement extérieur.

Dans sa stratégie de redressement économique, le Premier ministre Ousmane Sonko a insisté sur la nécessité de mobiliser des ressources domestiques, notamment dans des secteurs numériques jusque-là peu ou pas fiscalisés, comme le mobile money. L’objectif affiché est double : élargir l’assiette fiscale et assurer le financement durable des missions essentielles de l’État.

Les autorités présentent ainsi cette taxe comme une réforme structurelle, s’appuyant sur la croissance rapide des transactions numériques dans une économie de plus en plus connectée et moins dépendante du cash.

Sur le plan théorique, le raisonnement se tient.

Sur le terrain, il se heurte à une réalité bien plus rude.

Le mobile money, une infrastructure vitale

Pour une large frange de la population, le mobile money n’est pas un simple service. C’est une infrastructure de base. Il compense l’absence ou l’éloignement des services bancaires traditionnels et irrigue une économie informelle qui concentre une part considérable de l’activité et des revenus.

Les commerçantes des marchés y reconstituent leurs stocks. Les transporteurs y perçoivent leurs paiements. Les familles y transfèrent de petites sommes destinées à l’alimentation, au loyer, à l’électricité, à la scolarité ou aux urgences médicales. Dans les zones rurales, il constitue un lien vital avec les proches installés en ville ou à l’étranger.

Taxer le mobile money ne revient donc pas à taxer des biens de confort ou des profits.

C’est taxer la circulation même de l’argent.

Chaque transaction a désormais un coût. Et pour celles et ceux qui effectuent de nombreux transferts de faible montant, ces frais s’additionnent rapidement.

Une mesure au caractère régressif, discret mais réel

L’enjeu majeur de cette taxe réside moins dans son intention que dans ses effets concrets.

Les ménages modestes fractionnent leurs transferts, faute de pouvoir mobiliser des sommes importantes en une seule fois. Ils envoient de l’argent quotidiennement, parfois plusieurs fois par jour. Chaque opération entraîne un prélèvement supplémentaire.

Il s’installe ainsi un mécanisme implicitement régressif : les plus pauvres paient proportionnellement davantage que les ménages plus aisés, qui effectuent moins de transactions, de montants plus élevés, ou qui ont accès aux services bancaires classiques.

Autrement dit, moins on possède, plus il devient coûteux de faire circuler son propre argent.

À moyen terme, ces frais grignotent des marges déjà fragiles, contraignant certains ménages à retarder des paiements, à réduire l’aide envoyée aux proches ou à revenir au cash, souvent moins sûr et moins efficace.

Un calendrier mal vécu et le paradoxe de la CAN

Le moment choisi pour l’entrée en vigueur de la taxe a accentué le malaise. Le début d’année est traditionnellement marqué par de fortes pressions financières : frais de scolarité, loyers, dépenses post-fêtes. Dans ce contexte, la mesure a été perçue comme brutale et insuffisamment accompagnée.

Sa concomitance avec la CAN crée un contraste saisissant. Le football offre une parenthèse émotionnelle et un sentiment d’élévation collective, mais il ne compense pas l’augmentation du coût de la vie. Tandis que le pays célèbre ses exploits sportifs, de nombreux citoyens recalculent en silence le prix d’un geste aussi simple que l’envoi d’argent à un proche.

Ce décalage alimente un sentiment de fracture entre les ambitions nationales affichées et l’expérience quotidienne des populations.

Une inclusion financière fragilisée

Longtemps présenté comme un levier majeur d’inclusion financière, le mobile money risque aujourd’hui de voir ses acquis fragilisés.

À mesure que les coûts augmentent, certains usagers pourraient se détourner des canaux numériques au profit de pratiques informelles. Une telle évolution affaiblirait la traçabilité des flux, réduirait à terme l’assiette fiscale et minerait la confiance dans les systèmes financiers digitaux.

Ce qui est conçu comme un outil de mobilisation de ressources pourrait ainsi produire l’effet inverse de celui recherché.

La tentation de la fiscalité de la facilité

Au-delà de cette taxe, une inquiétude plus large se dessine. Le mobile money est facile à taxer parce qu’il est centralisé, visible et traçable. Mais la facilité de prélèvement ne garantit ni l’équité ni l’acceptabilité sociale.

Lorsque des outils essentiels à la survie économique deviennent des cibles fiscales privilégiées, sans mécanismes solides de protection des plus vulnérables, une question s’impose : jusqu’où ira cette logique ?

À mesure que les instruments d’inclusion se transforment en sources de prélèvement, la confiance dans les réformes s’érode, et avec elle, le contrat social.

Ajuster plutôt que persister

Il ne s’agit pas de contester le principe de l’impôt. Le Sénégal a besoin de ressources pour financer ses infrastructures, ses services sociaux et son développement.

Mais une fiscalité durable repose sur l’équilibre.

Cet équilibre pourrait passer par des exonérations pour les transactions de faible montant, des taux différenciés protégeant les petits usagers, une transparence accrue sur l’affectation des recettes, ainsi qu’un réinvestissement visible dans la protection sociale et l’inclusion financière.

À défaut, la taxe sur le mobile money risque de rester dans les mémoires non comme une réforme structurante, mais comme une mesure ayant fait peser un effort disproportionné sur ceux qui ont le moins.

Après le coup de sifflet final

Les Lions de la Teranga soulèveront peut-être le trophée, et le pays célébrera avec une fierté légitime. Mais la ferveur sportive est éphémère. Les politiques publiques, elles, s’inscrivent dans la durée.

Bien après le coup de sifflet final, les Sénégalais continueront d’ouvrir leurs téléphones, de compter leurs francs et de décider si envoyer de l’argent vaut encore le coût.

Un pays ne peut durablement financer son avenir en fragilisant les mécanismes dont dépendent ses citoyens les plus vulnérables pour vivre.

C’est là, bien plus que sur un terrain de football, que se joue l’épreuve décisive pour le Sénégal dans les mois à venir.
Par Ajong Mbapndah

Tags: MarocSenegal
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