Il y a une scène qui se répète, immuable comme un refrain de sabar : le pouvoir change de mains, les promesses changent de costume, et le peuple, lui, reste debout, les bras croisés, à attendre. Bientôt trois ans après avoir porté Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko aux commandes de l’État, le Sénégal découvre, non sans un certain vertige comique, que la martingale du « Jub, Jubal, Jubbanti » ressemble furieusement à celle qu’elle devait remplacer.
D’abord il y eut la dette cachée, ce monstre budgétaire surgi comme par magie des rapports de la Cour des comptes, venu expliquer pourquoi les caisses sonnaient creux. Puis, comme dans un roman-feuilleton où chaque épisode doit surpasser le précédent en intensité dramatique, voici que mille milliards de francs CFA se seraient volatilisés dans le compte d’un obscur dignitaire de l’ancien régime. Mille milliards : le chiffre claque comme un slogan de meeting, suffisamment rond pour frapper les esprits, suffisamment flou pour ne jamais être vérifié. On notera avec admiration la constance du procédé narratif : chaque année apporte sa nouvelle somme astronomique, son nouveau coupable désigné, sa nouvelle raison de ne pas encore livrer le Sénégal promis.
Pendant ce temps, Kiiraay, le programme présenté comme la martingale sociale du nouveau régime, se déploie avec une ferveur communicationnelle qui contraste, disons-le avec toute la subtilité requise, avec la lenteur de ses effets tangibles sur le panier de la ménagère. La massification s’affiche sur les banderoles ; la cherté de la vie, elle, s’affiche sur les étals du marché Sandaga.
Et voilà que le Pastef, ce parti devenu État sans jamais tout à fait cesser d’être parti, presse ses propres dirigeants d’aller aux élections locales. Étrange spectacle que celui d’une formation politique sommant son propre pouvoir de se soumettre au jugement populaire, comme si elle doutait elle-même de la solidité du bilan qu’elle s’apprête à défendre. Diomaye et Sonko, jadis unis dans l’adversité et la geôle, semblent aujourd’hui chacun scruter l’horizon électoral avec ses propres jumelles, dans son propre camp, selon sa propre stratégie. Le duo qui incarnait la rupture pourrait bien devenir, aux yeux d’un électorat fatigué d’attendre, le nouveau visage d’une continuité qu’il avait pourtant juré d’enterrer.
Car c’est bien là que réside le comique involontaire de la situation : ceux qui avaient fait de la reddition des comptes un sacerdoce moral découvrent aujourd’hui les vertus explicatives du bouc émissaire. Ceux qui promettaient la souveraineté du peuple sur ses ressources en sont réduits à lui expliquer, patiemment, pourquoi les ressources en question logent ailleurs.
Le peuple, fidèle à son rôle de spectateur payant dans ce théâtre national, observe. Il n’a que ses yeux, disait-on, pour constater. Aux prochaines élections locales, ces yeux-là pourraient bien envoyer un message que ni Diomaye ni Sonko, chacun retranché dans sa tranchée, ne sauront tout à fait déchiffrer.














