T R I B U N E : Souveraineté économique : dépasser le débat sur la seule propriété
La souveraineté économique ne se mesure pas au nombre d’entreprises détenues par l’État. Elle se mesure,
avant tout, à la capacité d’une nation à créer de la richesse, des emplois, des technologies et de la valeur ajoutée sur son propre territoire. C’est à l’aune de ce critère qu’il convient d’aborder le débat, aujourd’hui vif, sur les Industries Chimiques du Sénégal (ICS).
Ce débat est légitime. Il touche à des enjeux fondamentaux : la maîtrise de nos ressources naturelles, la justice dans la répartition de la valeur créée, la crédibilité de l’État face à des partenaires internationaux. Mais il mérite d’être traité avec la lucidité et la rigueur que commande un dossier de cette importance, et non avec les
raccourcis qui prolifèrent depuis quelques semaines sur les réseaux sociaux.
Remettre les faits à leur juste place
Contrairement à ce qu’affirment certains relais, l’État du Sénégal n’a jamais détenu 100% du capital d’ICS et ne pouvait donc, par définition, y « renoncer ». Il dispose aujourd’hui de 15% des parts. Une option de montée à 30% est prévue dans le contrat initial liant l’État à l’entreprise, et le gouvernement s’apprête à l’exercer. Il ne s’agit donc pas d’un renoncement à une souveraineté plus large, mais de l’exercice d’un droit contractuel déjà
négocié — dans un contexte où l’État n’a pas, à ce stade, la capacité financière de racheter l’intégralité des parts sans fragiliser ses équilibres budgétaires ou reporter d’autres priorités nationales.
Cette précision n’est pas un détail technique : elle change la nature même du débat. On ne discute pas ici d’un abandon de souveraineté, mais du rythme et des modalités de son renforcement.
Ce qu’enseigne l’expérience internationale
L’histoire économique récente offre des repères utiles. La Norvège, souvent citée en exemple de souveraineté économique réussie, n’a pas construit son modèle sur une nationalisation systématique de ses secteurs stratégiques, mais sur une participation forte de l’État, une gouvernance exigeante et des partenariats structurés avec des acteurs privés internationaux.
Le Maroc, à travers le groupe OCP, a bâti l’un des leaders mondiaux du phosphate non pas en excluant les
capitaux étrangers, mais en combinant investissements massifs, transformation locale et ouverture maîtrisée aux marchés internationaux. Les Émirats arabes unis ont suivi une trajectoire comparable, s’appuyant sur des
capitaux et des transferts de technologie étrangers pour construire leurs champions nationaux, sans jamais
perdre de vue leurs intérêts stratégiques. Même la Chine, économie pourtant fortement étatisée, a bâti sa
puissance industrielle sur une combinaison de contrôle stratégique public et d’ouverture aux investissements et technologies étrangères. Ce que montrent ces trajectoires, c’est que la véritable question n’est pas uniquement celle de la propriété du capital. Elle est celle de la maîtrise stratégique, de la performance économique et de la capacité à créer durablement de la valeur sur le territoire national.
Le coût réel d’une nationalisation intégrale
Nationaliser intégralement une entreprise stratégique suppose de mobiliser seul des ressources financières considérables, d’assumer seul les risques industriels et commerciaux, et de garantir, sur la durée, les
investissements nécessaires à sa modernisation. Dans le cas d’ICS, ces risques ne sont pas théoriques : ils portent sur un secteur capitalistique, exposé à la volatilité des marchés internationaux du phosphate et des engrais, et nécessitant des investissements technologiques constants.
L’enjeu n’est donc pas seulement de posséder. Il est de maîtriser, d’influencer la gouvernance, et de tirer le meilleur profit possible de nos ressources nationales. Lorsque l’État renforce sa présence au capital d’une entreprise stratégique, obtient des garanties de gouvernance solides, protège l’emploi, sécurise les investissements et veille à ce que davantage de valeur soit créée localement — à travers la transformation, par exemple, plutôt que la seule exportation de matière première —, il exerce pleinement sa souveraineté économique, sans nécessairement en détenir la totalité du capital.
Un souverainisme de trajectoire, non de posture
Rien, dans cette approche, ne referme la porte à un renforcement ultérieur de la position de l’État. Le
souverainisme économique n’est pas figé dans une seule modalité : c’est une trajectoire qui s’ajuste aux
capacités réelles du pays, à mesure que celles-ci se consolident. Rien n’empêche l’État de porter sa participation au-delà de 30% dans les années à venir, dès lors que les moyens financiers et les garanties de gouvernance le permettront.
Le patriotisme économique du XXIe siècle n’oppose pas systématiquement secteur public et secteur privé. Il construit des partenariats équilibrés, exigeants, au service de l’intérêt national. Le Sénégal a besoin d’une économie forte, attractive et compétitive, capable de mobiliser toutes les énergies — publiques et privées,
nationales et internationales — pour accélérer sa marche vers la Vision Sénégal 2050.
Le débat public gagne toujours à s’appuyer sur les faits, les chiffres et l’intérêt supérieur de la Nation, plutôt que sur l’émotion ou le raccourci. La souveraineté économique n’est pas l’isolement. C’est la capacité d’un État à défendre efficacement ses intérêts dans une économie mondiale interconnectée — avec lucidité, méthode, et sur la durée.
*A propos des phosphates de Matam et de la nationalisation*
Il est essentiel de distinguer ce qui relève du patrimoine souverain de la Nation et ce qui relève des investissements privés, nationaux ou étrangers. Le débat sur la nationalisation des ressources naturelles mérite d’être traité avec précision afin d’éviter toute confusion.
Les ressources du sous-sol sénégalais, notamment les phosphates de Matam, constituent un patrimoine national appartenant au peuple sénégalais. La Constitution du Sénégal est sans équivoque : les ressources naturelles sont la propriété du peuple et l’État en assure la gestion et la valorisation dans l’intérêt exclusif de la Nation.
Les phosphates de Matam représentent l’un des plus grands potentiels miniers du Sénégal, avec des réserves estimées à près d’un milliard de tonnes. Ce gisement exceptionnel constitue un levier stratégique majeur pour la souveraineté économique, agricole et industrielle de notre pays.
Conscient de cet immense potentiel, l’État du Sénégal travaille activement à la mise en place d’un modèle souverain et performant de valorisation de cette ressource. La création de la Société Nationale des Phosphates et Dérivés du Sénégal (SN Phosphates) a ainsi été proposée et plusieurs cabinets de consultants et experts travaillent déjà sur des projets de valorisation industrielle et économique de nos phosphates.
L’ambition est claire : ne plus se limiter à l’extraction de la matière brute, mais développer une véritable chaîne de valeur nationale à travers la transformation industrielle des phosphates, la production d’engrais adaptés aux besoins de nos sols, la création d’emplois qualifiés et l’émergence d’un écosystème industriel capable d’accompagner la modernisation de notre agriculture.
Les phosphates de Matam permettront de renforcer durablement notre souveraineté alimentaire, de réduire notre dépendance aux importations d’intrants agricoles et de soutenir la compétitivité de notre économie nationale. Associés aux autres ressources stratégiques du Sénégal, ils contribueront à changer profondément le visage de notre agriculture et à accélérer l’industrialisation du pays.
Par ailleurs, plusieurs sociétés privées détentrices de licences minières s’activent déjà dans l’exploration et l’exploitation des phosphates dans la zone de Matam. Leur présence témoigne de l’attractivité et du potentiel économique considérable de ces gisements. L’État du Sénégal entend accompagner ces investissements dans le strict respect des lois nationales et des intérêts stratégiques du pays.
Il convient toutefois de ne pas confondre la nationalisation d’une ressource naturelle, qui relève de la souveraineté de l’État sur les richesses du sous-sol, avec la nationalisation d’une usine ou d’un actif industriel appartenant à un investisseur privé. Ces deux notions sont fondamentalement différentes sur les plans juridique, économique et politique.
Le Sénégal demeure un État de droit qui offre des garanties solides aux investisseurs. Les investissements directs étrangers constituent un complément important à notre stratégie de développement et doivent être protégés lorsqu’ils sont réalisés dans le respect des lois de la République. La sécurité juridique des investissements est un gage de crédibilité et d’attractivité pour notre pays.
Le patriotisme économique ne consiste pas à opposer souveraineté nationale et investissements privés. Il consiste au contraire à bâtir un équilibre intelligent entre la maîtrise de nos ressources stratégiques et la création d’un environnement favorable aux investissements créateurs de richesses et d’emplois.
Les Sénégalais peuvent être fiers de voir leur gouvernement affirmer avec force que les ressources naturelles appartiennent au peuple et qu’elles seront exploitées au bénéfice des générations présentes et futures. Les phosphates de Matam constituent un trésor national dont la valorisation responsable et souveraine participera à l’émergence économique du Sénégal. Chaque chose doit être faite selon les mécanismes appropriés, dans le respect de nos intérêts stratégiques et des engagements de la République.
Par Oumar Remy TOURÉ
Directeur Général APROSI














