Dans une interview exclusive accordée au quotidien Le Témoin, Dr Mouhamed Ndiaye, ancien Dg du Crédit mutuel du Sénégal (CMS) et membre du laboratoire de recherche économique et monétaire de l’UCAD a misé sur le traitement de la dette pour une véritable relance de l’économie sénégalaise.
Le Témoin : Le Sénégal vient de franchir une étape importante avec l’accord conclu au niveau des services avec le FMI pour un nouveau programme d’aide sur trois ans. Comment analysez-vous cette évolution ?
Dr Mouhamed Ndiaye : Je considère cette étape comme une évolution importante et surtout comme une opportunité pour le Sénégal. Je voudrais d’abord féliciter le ministre de l’économie, des Finances et du Plan, M. Cheikh Diba, ainsi que l’ensemble de ses équipes, pour le travail accompli. Les discussions avec le FMI intervenaient dans un contexte particulièrement difficile pour nos finances publiques et notre crédibilité financière. il fallait donc restaurer progressivement la confiance, rétablir un cadre macroéconomique crédible et donner au pays les moyens de sortir de la situation de forte contrainte financière dans laquelle il se trouve. Mais je voudrais insister sur un point : l’accord avec le FMi ne doit pas être considéré comme une finalité. il doit constituer le point de départ d’une nouvelle séquence économique. le véritable enjeu est maintenant de transformer la stabilisation financière en relance économique, puis la relance en transformation productive.
Justement, le Gouvernement vient également d’annoncer le lancement du Plan de Traitement de la Dette du Sénégal, le PTDS. Est-ce, selon vous, la bonne réponse à la situation actuelle ?
Le PTDS est aujourd’hui un instrument essentiel pour desserrer progressivement la contrainte qui pèse sur les finances publiques. le Gouvernement explique clairement qu’il s’agit de restaurer le profil de la dette, de réduire la pression du service de la dette et de libérer des marges pour financer l’investissement et les dépenses prioritaires. Mais il faut avoir une vision beaucoup plus large. le traitement de la dette n’a de sens économique que s’il permet de retrouver de l’espace pour produire, investir et créer des emplois. Autrement dit, nous ne devons pas simplement passer d’une situation de dette élevée à une situation de dette mieux maîtrisée. nous devons passer de la gestion de la dette à la reconstruction de notre capacité productive. c’est pourquoi je parle volontiers de « désendettement par la croissance ». Le Sénégal ne pourra durablement résoudre son problème de dette que s’il retrouve une croissance suffisamment forte, diversifiée, productive et créatrice de recettes publiques.
Le ministre Cheikh Diba a indiqué que le Gouvernement souhaite réduire progressivement le poids du service de la dette afin de consacrer davantage de ressources à l’investissement et aux services essentiels. Est-ce suffisant ?
C’est une condition nécessaire, mais ce n’est pas suffisant. le ministre a rappelé que le poids du service de la dette réduit considérablement les marges de manœuvre de l’état. le Gouvernement a également annoncé une enveloppe de 300 milliards de FCFA pour le règlement de créances dues aux entreprises. C’est une décision particulièrement importante parce qu’une dette de l’état envers les entreprises n’est pas seulement une écriture comptable. Elle devient rapidement un problème de trésorerie, de financement bancaire, d’investissement, d’emploi et parfois de survie de l’entreprise. Payer les entreprises, c’est donc aussi remettre de la liquidité dans l’économie. Mais cette injection doit être pensée comme le premier maillon d’une chaîne : apurement des arriérés, restauration de la trésorerie des entreprises, reprise de l’investissement privé, augmentation de la production, création d’emplois, élargissement de l’assiette fiscale et, à terme, amélioration des recettes de l’état. C’est cette logique circulaire qu’il faut rechercher.
Vous semblez considérer que le principal défi n’est plus seulement budgétaire ou financier ?
Absolument ! le Sénégal a beaucoup parlé, ces dernières années, de déficit, de dette, de financement et de soutenabilité budgétaire. ces sujets sont évidemment fondamentaux. Mais derrière les chiffres budgétaires, il existe une question beaucoup plus profonde : quelle économie voulons-nous construire ? Notre véritable problème est celui de la transformation productive. Nous devons produire davantage, transformer davantage, exporter davantage, créer davantage de valeur ajoutée et augmenter la productivité de notre économie. Il faut donc remettre au centre de la politique économique l’entreprise, l’investissement privé, l’agriculture, l’agro-industrie, l’industrie, l’énergie, le numérique, les infrastructures logistiques, les services à forte valeur ajoutée et l’intégration régionale. Le Sénégal ne sortira pas durablement de la contrainte financière par la seule compression des dépenses. il en sortira par une économie plus productive.
Est-ce à dire qu’il faudrait abandonner la logique de consolidation budgétaire ?
Non. il faut au contraire la poursuivre, mais en changeant sa finalité. la consolidation budgétaire ne doit pas être comprise comme une politique générale de réduction de la dépense. Elle doit être une politique de recomposition de la dépense publique. Chaque franc CFA dépensé par l’état doit être apprécié à l’aune de son impact économique et social. Est-ce qu’il augmente la productivité ? Est-ce qu’il facilite l’investissement privé ? Est-ce qu’il crée des emplois ? Est ce qu’il réduit nos importations ? Est-ce qu’il augmente notre capacité d’exportation ? Est-ce qu’il génère demain davantage de recettes fiscales ? Voilà les questions que nous devons poser. Nous devons donc passer progressivement d’une culture de la dépense à une culture du rendement économique et social de la dépense publique.
Quel devrait alors être le nouveau rôle de l’État ?
L’état doit progressivement passer du rôle de principal financeur à celui de catalyseur de l’investissement et de la transformation économique. Dans un contexte de contraintes budgétaires, nous ne pouvons plus attendre de l’état qu’il finance seul tous les investissements dont le pays a besoin. il faut mobiliser beaucoup plus fortement le secteur privé, les banques, les investisseurs institutionnels, les fonds d’investissement, les partenariats public-privé et les financements innovants. l’état doit créer les conditions de confiance, sécuriser les investissements, améliorer la réglementation, garantir la visibilité fiscale, faciliter l’accès au foncier, développer les infrastructures et utiliser intelligemment les instruments de garantie et de partage des risques. Chaque franc public doit pouvoir entraîner plusieurs francs d’investissement privé. C’est cette capacité d’effet de levier qui permettra au Sénégal de changer d’échelle.
Le secteur privé sénégalais attend justement beaucoup de l’apurement des créances de l’État. Peut-on en faire un véritable levier de relance ?
Oui, et c’est même l’une des urgences. une entreprise qui attend plusieurs mois le règlement d’une créance publique peut être obligée de réduire ses investissements, de licencier, de retarder ses fournisseurs ou de recourir à un crédit bancaire coûteux. L’apurement des créances doit donc être conçu comme une véritable politique de relance de la trésorerie privée. Mais il faut aller plus loin. Nous devons également améliorer les mécanismes de financement des PME, développer le crédit-bail, les fonds de garantie, le financement des chaînes de valeur, le capital-investissement et les instruments permettant aux entreprises de financer leur croissance sans dépendre exclusivement de l’endettement bancaire. Le sujet n’est pas seulement de sauver les entreprises fragiles. Il faut aussi faire émerger des entreprises sénégalaises capables de devenir des champions régionaux. Je privilégierais une approche fondée sur les chaînes de valeur. L’agriculture doit être connectée à l’agro-industrie. la pêche doit être connectée à la transformation. L’élevage doit être connecté aux industries de transformation. les ressources minières doivent générer davantage de valeur localement. L’industrie doit être soutenue dans les segments où le Sénégal dispose d’avantages compétitifs réels. L’énergie doit devenir un facteur de compétitivité et non une contrainte. le numérique doit être considéré comme une infrastructure économique fondamentale. et notre position géographique doit être davantage exploitée pour faire du Sénégal une plateforme logistique, commerciale et financière au service de l’Afrique de l’ouest. nous devons surtout éviter de disperser nos ressources. la question n’est plus de savoir dans combien de secteurs nous voulons investir, mais dans quelles chaînes de valeur nous pouvons réellement devenir compétitifs.
Les hydrocarbures constituent désormais une nouvelle réalité économique pour le Sénégal. Comment éviter que cette nouvelle richesse ne reproduise les erreurs des économies rentières ?
C’est probablement l’un des grands défis de notre génération. les hydrocarbures peuvent considérablement améliorer les capacités financières du pays. Mais ils ne doivent surtout pas devenir le nouveau moteur artificiel d’une économie qui resterait structurellement peu productive. Une ressource naturelle est par définition limitée. Une infrastructure productive, une entreprise compétitive, une université performante, un système de santé efficace ou une industrie exportatrice peuvent produire de la richesse pendant plusieurs décennies. Nous devons donc transformer une richesse épuisable en actifs durables. les revenus issus des hydrocarbures doivent contribuer à financer le capital humain, les infrastructures productives, l’énergie, la recherche, l’innovation et les secteurs capables de générer demain des revenus indépendamment du pétrole et du gaz. C’est à cette condition que les hydrocarbures pourront devenir un véritable accélérateur de Sénégal 2050.
En définitive, quel message adressez-vous aux décideurs économiques et au secteur privé sénégalais ?
Je dirais que nous sommes à un moment charnière. le Sénégal vient de traverser une période extrêmement difficile. le traitement de la dette, l’accord avec le FMI et les efforts de consolidation budgétaire sont indispensables pour restaurer les équilibres. Mais nous ne devons pas rester enfermés dans une logique de gestion de crise. il faut maintenant préparer l’après-crise. Et l’après-crise ne doit pas être simplement le retour à la situation d’avant. il doit être le début d’un nouveau modèle économique. Un modèle fondé sur la production plutôt que sur la consommation importée, sur l’investissement plutôt que sur la dépense improductive, sur l’entreprise plutôt que sur la dépendance à la commande publique, sur la transformation locale plutôt que sur l’exportation de matières premières, sur la productivité plutôt que sur la croissance extensive. Je crois profondément que le Sénégal dispose des ressources humaines, des entrepreneurs, des infrastructures, des marchés et désormais des opportunités liées à sa position régionale et à ses ressources naturelles pour réussir cette transformation. Mais il faut maintenant passer d’une économie qui cherche à sortir de la crise à une économie qui prépare son avenir. L’accord avec le FMI peut nous aider à franchir une étape. Le PTDS peut libérer de l’espace. L’apurement des créances peut redonner de l’oxygène aux entreprises. Mais, au bout du compte, la véritable sortie de crise viendra de notre capacité à produire davantage de richesse, à la distribuer plus efficacement et à investir dans les générations futures. C’est à cette condition que l’espoir porté par la Vision Sénégal 2050 pourra progressivement se transformer en réalité économique. le temps de gérer la crise doit maintenant laisser place au temps de construire l’avenir.
Avec Seneplus













