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Ressources stratégiques et souveraineté : les lignes rouges de l’ordre mondial , (Par Ndiack Lakh)

by Senegal7
4 janvier 2026
in Actualités, Contribution, Economie, SOCIETE
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Ressources stratégiques et souveraineté : les lignes rouges de l’ordre mondial , (Par Ndiack Lakh)

L’histoire récente des relations internationales montre que la souveraineté ne se réduit pas à l’exercice du pouvoir politique. Elle se joue avant tout dans le contrôle des ressources stratégiques, des circuits financiers et des monnaies de règlement.

Les trajectoires de l’Irak, de la Libye, de la Syrie et, aujourd’hui, du Venezuela révèlent des frictions récurrentes entre des projets de souveraineté affirmée et un ordre économique international structuré autour du dollar et des marchés occidentaux.

En 2000, l’Irak décide de libeller ses ventes de pétrole en euros dans le cadre du programme « pétrole contre nourriture ». L’impact économique est limité, mais le signal politique est fort : un grand État pétrolier remet en cause, même symboliquement, la centralité du dollar. Trois ans plus tard, l’Irak est envahi sous le prétexte d’armes de destruction massive jamais retrouvées. Après 2003, le pétrole irakien est réintégré dans les circuits dominants, à nouveau libellés en dollars. La décision monétaire n’explique pas seule la guerre, mais elle s’inscrit clairement dans un faisceau de lignes rouges franchies.

La Libye de Mouammar Kadhafi illustre une autre forme de défi. À la fin des années 2000, il défend l’idée d’un dinar africain adossé à l’or pour les échanges de ressources. Le projet n’était pas opérationnel, mais sa portée géopolitique était majeure : remettre en cause à la fois le dollar et les dispositifs monétaires postcoloniaux. En 2011, une intervention de l’OTAN conduit à l’effondrement de l’État libyen. Depuis, la rente pétrolière est fragmentée et toute ambition monétaire africaine structurante a disparu.

La Syrie combine deux facteurs sensibles : un positionnement sur des corridors énergétiques stratégiques et un désalignement géopolitique assumé. Avant 2011, Damas se projette comme nœud énergétique régional tout en renforçant ses alliances hors du système occidental. La guerre syrienne ne se réduit pas à ces choix, mais ils expliquent largement son internationalisation et sa durée.

Le Venezuela constitue aujourd’hui le cas le plus abouti. Il détient les plus grandes réserves prouvées de pétrole au monde. Asphyxié par des sanctions sévères, le pays a recours à des ventes hors dollar, à des échanges contre de l’or et à des circuits financiers alternatifs. Il ne s’agit pas d’idéologie, mais de survie économique. À ce stade, la confrontation change de registre : l’accusation de narcotrafic et de criminalité transnationale permet de requalifier un différend géopolitique en enjeu de sécurité, abaissant les protections liées à la souveraineté étatique. Le pouvoir n’est plus seulement contesté politiquement ; il est criminalisé.

Le point commun entre ces pays n’est donc pas la nature de leurs régimes. Certaines dictatures restent protégées tant qu’elles demeurent compatibles avec l’ordre économique dominant. Le véritable dénominateur commun réside dans la volonté de reprendre le contrôle stratégique de la rente extractive, y compris dans ses dimensions monétaires et financières.

Cette séquence met en lumière une réalité souvent occultée : le droit international et les sanctions s’appliquent de manière sélective. Certains dirigeants sous mandats d’arrêt internationaux circulent librement, tandis que d’autres sont renversés ou arrêtés. La différence tient moins aux faits reprochés qu’à la position géostratégique de leur État.

Et l’Afrique dans tout cela ? Le continent ne subit pas cette logique sous la forme de guerres ouvertes, mais à travers une souveraineté monétaire et financière étroitement liée à la fonction géopolitique que les ressources extractives des pays occupent dans l’économie mondiale.
Uranium au Sahel, cobalt et cuivre en RDC, fer et bauxite en Guinée, lithium au Zimbabwe, pétrole et gaz dans le Golfe de Guinée, etc. : plus la ressource est critique, plus les dirigeants qui en contrôlent l’accès sont étroitement observés.

Le traitement international des pouvoirs africains obéit à une logique pragmatique. Tant que les flux sont stables, les contrats sécurisés et les partenariats alignés, la gouvernance interne est largement tolérée. Dès qu’un dirigeant cherche à reprendre la main sur la rente, à renégocier les contrats ou à diversifier ses alliances, le discours change : pressions diplomatiques, contentieux juridiques, sanctions ciblées, délégitimation politique. Le pouvoir n’est plus perçu comme partenaire, mais comme facteur de risque.

La ligne de fracture n’est donc pas démocratique, mais stratégique. Un dirigeant africain est acceptable tant qu’il demeure un gestionnaire fiable de ressources intégrées au marché mondial. Il devient problématique lorsqu’il ambitionne de transformer cette fonction en souveraineté structurante, c’est-à-dire en capacité à fixer lui-même les règles d’accès, de transformation et de valorisation des ressources.

L’Afrique évolue ainsi dans un espace de souveraineté conditionnelle. Le défi n’est pas la rupture brutale, souvent contre-productive, mais la construction méthodique de capacités étatiques, techniques et diplomatiques.
Car, dans l’ordre international actuel, une souveraineté non structurée devient une vulnérabilité, et une ressource non maîtrisée, une ligne de fracture.

Ndiack Lakh

Polytechnicien, Ingénieur Civil des Mines
Expert en gouvernance des ressources extractives

 

Tags: Ndiacksouveraineté
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