Il existe, dans la mécanique sénégalaise du pouvoir, un rituel presque liturgique : à chaque alternance, la vieille garde politique doit ranger ses costumes trois-pièces et méditer sur la vanité des honneurs. L’arrivée de Pastef promettait ce même exercice de haute voltige — la retraite anticipée des barons, priés de laisser la place aux jeunes loups fraîchement dépeignés. Mais c’était sans compter sur un léger contretemps : Pastef, en bon élève de la dialectique révolutionnaire, a fini par se dévorer lui-même.
De cette autophagie naît Kiiraay, nouveau venu que certains observateurs pressés réduisent à un vulgaire braconnage électoral, une entreprise de débauchage visant les brebis égarées du parti au pouvoir. Diagnostic paresseux. Car ce que peu ont vu, c’est la vaste coalition qui a précédé, en coulisses, la naissance officielle du bébé. Une gestation discrète, presque conspirative, où certains cadres — trop pudiques ou trop prudents pour endosser publiquement la carte du parti — ont préféré rester dans l’ombre bienveillante du projet.
Car le président Faye n’a pas besoin d’un parti, il a besoin d’une addition. Une addition de fidélités, de rancunes recyclées et d’ambitions dociles, capable de ramener Pastef à sa plus simple expression arithmétique. La martingale est limpide : d’un côté, un parti-cocon pour les compagnons de la première heure, nostalgiques de l’épopée insurrectionnelle ; de l’autre, une coalition XXL, ouverte aux transhumants de bonne compagnie — barons du PDS recyclés, cadres apéristes en quête de rédemption, et quelques figures de gauche venues chercher un strapontin plus confortable que leurs convictions.
L’objectif affiché tient en un mot : endiguement. Faire bloc, coaguler ce que Pastef a longtemps voulu croire irréductible — l’opposition sénégalaise —, et transformer l’ancienne majorité présidentielle en simple péripétie électorale. Reste que ce grand ballet attend son heure. Les négociations avec le FMI, toujours en cours, retiennent la mise en musique publique de ce recomposition : on ne lance pas une coalition anti-austérité quand on négocie précisément les termes de l’austérité.
En attendant l’acte officiel, deux silhouettes hésitent au bord de la scène. Amadou Ba, des Nouvelles Responsabilités, et Thierno Alassane Sall observent, calculette à la main, l’équation politique qui se dessine. Rester en marge du bloc, c’est risquer l’insignifiance ; y entrer trop tôt, c’est dissoudre sa singularité dans la grande soupe coalitionnaire. Le Sénégal, décidément, n’a jamais manqué de vaudeville politique — seulement, cette fois, le rideau tarde à se lever.
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