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Dossier Ismaila Madior Fall – Justice, responsabilité et privilège – Deux poids, deux mesures : quand l’accusateur croupit en prison et le ministre accusé reste chez lui

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Dossier Ismaila Madior Fall – Justice, responsabilité et privilège – Deux poids, deux mesures : quand l’accusateur croupit en prison et le ministre accusé reste chez lui

by Senegal7
26 mai 2025
in Actualités, Politique
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Dossier Ismaila Madior Fall – Justice, responsabilité et privilège – Deux poids, deux mesures : quand l’accusateur croupit en prison et le ministre accusé reste chez lui

Dans une démocratie digne de ce nom, les charges qui pèsent sur un ancien ministre de la Justice devraient entraîner une réponse judiciaire exemplaire. Et pourtant, alors qu’Ismaïla Madior Fall, soupçonné de corruption, de détournement de deniers publics et de blanchiment de capitaux, se voit simplement assigné à résidence sous bracelet électronique, ses accusateurs à savoir, Cheikh Guèye et Mohamed Anas El Bachir Wane sont envoyés directement en prison. Le plus troublant ? L’ancien ministre aurait commis ces actes présumés alors qu’il était en exercice, chargé de faire respecter la loi. Ce traitement inégal, choquant, soulève une question grave : la justice sénégalaise protège-t-elle encore ses puissants au détriment de ses principes ?

Il y’a quelques jours quand Cheikh Guèye et Mohamed Anas El Bachir Wane, respectivement l’un des plaignants et l’ex-directeur des Constructions du ministère de la Justice, ont été placés sous mandat de dépôt, Ismaïla Madior Fall se voyait, sous doute, déjà en prison. Pourtant à l’arrivé, l’ancien des affaires étrangères est rentré chez lui, bracelet électronique au pied. C’est devant de telles situations qu’on se rend compte qu’il y a des moments où le fonctionnement de la justice révèle non seulement ses failles, mais son visage. Ce que nous donne à voir l’affaire opposant Cheikh Guèye à Ismaïla Madior Fall est bien plus qu’un simple feuilleton judiciaire : c’est un miroir cruel tendu à la République sénégalaise, un révélateur brutal de la manière dont le pouvoir continue d’immuniser certains visages, au mépris de l’égalité de tous devant la loi.

L’ancien ministre de la Justice, professeur de droit, artisan de réformes institutionnelles sous le régime précédent, est aujourd’hui rattrapé par un faisceau de charges extrêmement graves : corruption sur des opérations foncières, détournement de fonds publics, blanchiment, concussion, escroquerie, extorsion, prise illégale d’intérêts et association de malfaiteurs. L’accumulation est inédite. Pourtant, à l’issue de son audition par la Commission d’instruction de la Haute Cour de justice, ce n’est ni la détention préventive, ni la mise à l’écart immédiate du circuit politique qu’il subit. Non. C’est un bracelet électronique, posé délicatement autour de la cheville, et une assignation à résidence… dans le confort de son domicile.

Dans le même dossier, Cheikh Guèye, le dénonciateur, est arrêté, inculpé, déféré et emprisonné dans des conditions autrement plus brutales. Son tort ? Avoir osé faire éclater une vérité dérangeante. Il est aujourd’hui poursuivi pour escroquerie, corruption et association de malfaiteurs. Peut-être est-il coupable. Peut-être est-il manipulé. Mais en l’état, il reste un justiciable présumé innocent, comme Ismaïla Madior Fall. Pourtant, la balance judiciaire a déjà penché. Et ce n’est pas vers la justice, mais vers l’indulgence pour les puissants.

L’inversion des responsabilités

Le plus inquiétant dans cette affaire n’est pas seulement le contraste des mesures privatives de liberté. C’est le renversement total des logiques de responsabilité publique. Ismaïla Madior Fall n’est pas un citoyen ordinaire. Il n’est pas même un haut fonctionnaire. Il est un ancien ministre de la Justice. Celui qui signait les nominations des procureurs, validait les décisions du parquet, s’érigeait en garant de la légalité républicaine. Ce qui lui est reproché ne date pas de sa retraite ou de sa vie privée. Cela aurait eu lieu pendant qu’il était en fonction. C’est-à-dire au moment où il avait en main tous les instruments de contrôle, de régulation, de moralité.

Dans un État qui se respecte, la commission d’un délit par un haut responsable public ne constitue pas une circonstance atténuante. Elle est une circonstance aggravante. Car le pouvoir n’est pas un passe-droit. Il est une charge, un mandat, un devoir. Et sa trahison est bien plus grave que celle d’un simple citoyen. Un ministre voleur vaut bien plus qu’un voleur de poules. Il détruit la confiance dans l’État.

Mais cette évidence semble s’être évaporée dans l’esprit de certains juges, trop prompts à s’émouvoir du statut de l’accusé, trop lents à s’indigner de la gravité institutionnelle du soupçon.

La justice dans les habits du privilège

Au lieu d’un sursaut éthique, ce dossier illustre un glissement dangereux : celui d’une justice qui, sous couvert de modernité, reproduit les vieux schémas d’une société hiérarchisée. Le bracelet électronique n’est pas une innovation ici.

Il est une ruse symbolique, un cache-misère, une manière de dire : « Regardez, nous sanctionnons », tout en évitant l’essentiel. Car la véritable justice ne consiste pas à punir mollement les puissants et brutalement les faibles. Elle consiste à appliquer la même rigueur à tous. À commencer par ceux qui ont trahi une fonction publique. Et cette justice-là, dans ce dossier, est totalement absente.

Un précédent lourd de conséquences

Ce traitement différencié ne sera pas sans effets. Il installe un précédent toxique : celui d’un ancien ministre soupçonné de crimes économiques majeurs traité avec plus de ménagement qu’un accusateur administratif. C’est un signal terrible envoyé à tous les autres citoyens. Pourquoi dénoncer, si l’on finit en prison ? Pourquoi respecter la loi, si ceux qui l’écrivent et la garantissent peuvent la bafouer en toute impunité ?

Ceux qui ont voulu faire de cette affaire un exemple risquent d’y réussir, mais à rebours : elle deviendra l’archétype de ce qu’il ne faut plus jamais permettre. Elle restera comme le dossier d’un reniement de principes, le moment où la justice a choisi le statut plutôt que la vérité.

Une exigence démocratique

Il ne s’agit pas ici d’un débat technique. Il s’agit d’un choix de société. Voulons-nous d’un Sénégal où les fonctions protègent les trahisons ? Où l’exemplarité publique est optionnelle ? Où les ministres accusés de corruption rentrent chez eux sous surveillance molle, pendant que les lanceurs d’alerte dorment en prison ?

Ce n’est pas une affaire privée. C’est une affaire d’État. Et c’est à la société toute entière de se lever, de poser les bonnes questions, d’exiger un traitement équitable. Pas pour Cheikh Guèye ou pour Ismaïla Madior Fall. Mais pour que plus jamais un ministre soupçonné de détournement en pleine fonction ne soit traité comme un citoyen au-dessus de la loi. Parce qu’en République, il ne peut y avoir d’impunité dorée. Et surtout pas au sommet de l’État.

Les Échos

Tags: dossierIsmaïla Madior FALL
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